MATERNITE & SORORITE

En devenant mère, j’ai découvert que la maternité est une expérience à la fois humaine et émotionnelle et plus étonnamment, qu’elle comporte également une dimension sociale.
C’est parce qu’elle a amorcé plusieurs changements profonds dans mes rapports à l’autre et dans ma compréhension de la société que je considère la maternité comme une véritable aventure sociale. D’un point de vue individuel, la maternité a été pour moi un tel bouleversement qu’elle m’a forcée à adoucir le regard que je portais sur les femmes et a transformé les relations que j’entretenais avec elles. De manière plus générale, c’est mon rapport à la société tout entière qui a été bousculé puisque j’ai découvert le rôle que notre éducation entend faire endosser aux femmes qui deviennent mères.

Avant d’être moi-même maman, je ne comprenais pas ce qui poussait les mères à se retrouver entre elles une fois leur bébé né. Je regardais toutes ces réunions de mamans d’un œil critique, considérant que les femmes s’enfermaient ainsi dans un rôle uniquement maternel. Je trouvais les conversations autour de la maternité agaçantes, ridicules voire dégradantes, pensant qu’elles rabaissaient les femmes à des débats de bas niveau. Je ne me reconnaissais pas dans cette image de mère passionnée limitant ses fréquentations et ses centres d’intérêt au seul domaine de la maternité.
Je mettais un point d’honneur à ce que MA maternité ne soit pas synonyme de changement d’identité et qu’elle ne me fasse pas basculer dans une nouvelle catégorie sociale. Sans éprouver le moindre doute, je me croyais préservée de tout sentiment d’appartenance à la communauté des mères et je pensais pouvoir aisément m’affranchir de tout contact avec d’autres mamans.

Puis mon petitou est né et j’ai compris plusieurs choses.
D’une part, en devenant maman j’ai compris que ces fameuses préoccupations de mères étaient légitimes et qu’elles étaient devenues les miennes. J’ai réalisé que leurs discussions, en réalité passionnantes, faisaient maintenant écho en moi et que l’on s’émerveillait désormais des mêmes choses.
D’autre part, j’ai mesuré la difficulté que représente la parentalité. Etre parent, c’est découvrir ce constant va-et-vient entre joies et inquiétudes, émerveillements et doutes, confiance et remise en question. J’ai réalisé qu’un tel flot d’émotions ne va pas sans ressentir un fort besoin de partage et de soutien, qu’une telle avalanche de sentiments ne va pas sans éprouver la nécessité de se regrouper pour échanger.
Enfin, j’ai découvert que la société ne propose aux mères qu’un arrangement médiocre : très courte durée du congé paternité, absence d’accompagnement pré ou post-natal favorisant l’implication des pères, impossibilité de s’appuyer sur l’aide des grands-parents toujours en activité, isolement des mères pendant le congé maternité…
J’ai compris que la société a transformé la maternité en une institution pesante et enfermante conduisant les femmes à porter une trop grosse partie de la responsabilité parentale. C’est parce que les mères se retrouvent seules pendant la plus grande partie de leur congé maternité et ne disposent que de très peu de relai ou d’aide, qu’elles apprennent à ne compter que sur elles-mêmes et… sur le soutien des autres mères.

En dépit de mes réticences, j’ai alors commencé à fréquenter des mères d’abord par obligation, puis par nécessité et finalement par plaisir !
Malgré tous mes a priori, en me mêlant à ces mamans, j’ai découvert un univers de solidarité, d’entraide et d’échange comme j’en ai rarement connu.
Copines, cousines, collègues, belles-sœurs, mamans connues ou inconnues… Toutes ont répondu à l’appel quand j’ai ressenti le besoin de confier mes états d’âme de jeune maman. Elles ont été là pour les petites victoires et pour les échecs cuisants, pour les petites incertitudes mais aussi pour les grandes fiertés, pour les nombreux ras-le-bol et pour les moments de grâce. J’ai alors eu la sensation d’être comprise, soutenue, écoutée et de faire partie de cette fameuse communauté que j’avais tant décriée. 
J’ai découvert chez certaines de ces mamans, une capacité d’écoute et d’empathie sans limite. J’ai finalement pris plaisir à devenir l’une d’entre elles, prête à mon tour à aider le jour et parfois la nuit. Que cela soit en partageant leur expérience ou en étant tout simplement à l’écoute, ces mamans ont su me rassurer, me rendre fière et me donner confiance. En étant cette oreille attentive qui écoute sans jugement, ces mamans ont su m’aider à relativiser et à préserver la sérénité dont on peut manquer quand on est jeunes parents.
Même lorsqu’elles étaient encore plus débordées que moi par le chaos de la parentalité, elles ont trouvé le temps d’envoyer le petit message qui sauve, de passer l’appel téléphonique qui rassure, de préparer le café qui réconforte et de partager les photos qui font chaud au cœur. Chacune à sa manière a su être là, parfois sans le savoir ni sans même s’en rendre compte.
Parfois, ce sont même de parfaites inconnues qui, le temps d’un instant, ont réussi à glisser des petits riens qui ont tellement de valeur quand on est maman débutante : un sourire complice dans un instant de malaise, un regard compatissant dans un moment de difficulté, un visage attendri devant un élan d’amour. 
Parce qu’être jeune maman, c’est traverser mille épreuves et découvrir tout autant de trésors, on a tout à gagner à faire le choix du soutien et de l’entraide.

Pourtant, culturellement, les mères et plus généralement les femmes, sont volontiers encouragées à se comparer et à se dénigrer, notamment en opposant leurs choix et leurs pratiques : allaitement ou biberon, accouchement sous péridurale ou naissance naturelle, enfant unique ou grande fratrie, reprise du travail précoce ou congé parental…
Alors, en effet, il est vrai qu’il vaut mieux savoir se préserver de ces jugements intempestifs mais une fois cette précaution prise, je dois dire que, de mon expérience, c’est bien autre chose que j’ai découvert en plongeant dans le monde de la maternité. 

Il m’a donc fallu devenir mère pour découvrir, à 30 ans passés, que le soutien entre femmes a une valeur inestimable et qu’il porte un nom : la sororité. Bien que peu utilisé, ce terme enrichit notre langue en désignant la solidarité entre femmes, celle qui les lie comme des sœurs. Avec un peu de curiosité, on comprend que le mot sororité n’est pas juste une fantaisie de la Langue française ni même le simple équivalent féminin du mot fraternité. Ce terme décrit en réalité un véritable état d’esprit qui libère les femmes autant qu’il les révèle.
Même si, dans mon cas, c’est la maternité qui a été le point de départ de cette prise de conscience, nul besoin d’être mère pour s’emparer de l’idée de sororité, pour la faire vivre et la diffuser. Il suffit d’intégrer l’idée qu’il y a mille façons d’être une femme et d’en témoigner au quotidien par son attitude : Montrer la voie en osant être soi-même, encourager les différents parcours, valoriser l’audace de celle qui ose, soutenir celle qui doute, féliciter celle qui réussit, défendre celle qui est vulnérable, reconnaître les talents de chacune aussi différents soient-ils. Se rendre compte du bénéfice qu’il y a à accepter les femmes dans leur diversité, à les percevoir dans leur multiplicité, à les apprécier dans leur pluralité.
Réaliser que la sororité est bien plus qu’un concept ou une idée et que l’enjeu est de taille puisqu’il s’agit de s’élever en tant que femme, en tant que personne. Comprendre que la solidarité entre femmes est une force si on en fait le choix, si on le décide. 

SORORITE
– 2020 –

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